Au nom de toute notre famille, je tiens de cœur à donner un dernier hommage à la mémoire de notre Grand-Mère adorée, Boun Nhong Souvanlasy-Abhay.

Par une froide matinée du 28 mars 2013, alors que l’hiver rigoureux tardait à se retirer, les bourgeons des arbres timidement avaient peine à éclore …Et la bougie de la vie de notre Grand-Mère s’est éteinte à l’âge de 89 ans dans la paix, sans souffrance, après le long au revoir qui était sa maladie d’ALZHEIMER. L’assombrissement puis l’effritement de sa mémoire a duré les trois dernières années de sa vie. Une mort sans regret, ni remords, après une vie accomplie dans tous les domaines et dans tous les sens du terme.

Grand-Mère était la fille ainée de son Excellence Kou Abhay, Prince gouverneur de l’ile de Không et conseiller politique du Roi Sri Savang Vathana. Orpheline très jeune de sa mère Nang Khamphiou Sananikone, elle était aimée et protégée par son Père, qu’elle vénérait comme son dieu vivant. Entre le père et sa fille, il y avait un amour quasi fusionnel, construit sur la compensation réciproque de l’absence de la femme et de la mère aimée.

 

Grand-Mère a grandi choyée comme une princesse par son Père qui comptait parmi les premiers intellectuels érudits laotiens formés par la France, à l’époque où le Laos était un protectorat français. Elle a hérité de sa mère du teint clair nacré de la perle qui la rendait si belle et romantique à la fois, sa longue chevelure ruisselait sur son dos jusqu’à ses chevilles. Elle circulait dans l’ile en calèche tirée par des chevaux, comme du temps des rois et des reines. Elle était raffinée par son éducation aristocratique, empreinte de la sagesse bouddhiste, mais elle était surtout influencée par l’intelligence aiguisée et par la perspicacité de son Père, son Excellence Kou Abhay. Elle était respectée par les habitants de l’ile de Không, car elle était la fille du Gouverneur de la province de Sithandone. Malgré la dignité dûe à sa lignée et à son rang social, elle savait montrer une grande compassion envers les pauvres et les plus démunis. Toute sa vie durant, elle a œuvré pour la construction ou la rénovation de pagodes grâce à ses donations à la communauté bouddhiste destinées à promouvoir l’enseignement du Bouddhisme.

L’amour immense de son père a forgé en elle la confiance en soi et en la Vie. Fait exceptionnel, elle a su admirablement redistribuer cet amour qui a rempli son cœur de femme, d’épouse et de mère. En tant qu’ainée de la famille, son éducation fut imprégnée par le sens du devoir et des responsabilités familiales. L’influence de son Père a construit sa personnalité profonde, charismatique, son caractère généreux, exigeant voire exclusif. Son charisme émanait de cette énergie invisible qui s’appelle « la vérité intérieure » et qui a fait de Grand-Mère une personnalité exceptionnelle, leader incontesté par son autorité naturelle sur une grande famille voire sur un clan, soudé aussi bien par les épreuves de la vie, par l’Histoire contemporaine du Laos, que par le bonheur simple d’un réveillon de Noël, d’un mariage ou d’une naissance.

Grand-Mère a en effet vécu l’invasion japonaise du Laos pendant la seconde guerre mondiale, l’instabilité politique du pays de 1954 à 1965 durant les deux guerres d’Indochine, les différents coups d’Etat qui ont ébranlé le Laos et enfin l’exode en 1975.

Grâce à sa longévité exceptionnelle, elle a incarné pour nous le symbole et l’image de la Matriarche, placée au sommet de la pyramide familiale. Elle était respectée par son exemplarité de femme laotienne traditionnelle, et par l’exemple de la Vertu. Mais surtout, elle a su devenir ce « ciment » qui manque à beaucoup de familles modernes, ce lien émotionnel construit sur l’amour, la tolérance vis-à-vis de nos différences, le respect de sa juste place dans la hiérarchie familiale : C’est le ciment de la cohésion et de la solidarité familiale qui nous a aidés à rompre l’isolement et la vulnérabilité propres à notre exil. Le destin lui a donné un époux intelligent, aimant et sage, grand–père Sisavath Souvanlasy, d’une santé fragile qu’elle a su protéger comme le « lait sur le feu ». De cette union naitront 8 enfants.

Sa maladie d’Alzheimer a offert à ses 8 enfants et à leurs conjoints, l’opportunité et la chance de s’occuper de leur mère très âgée, redevenue un bébé fragile, totalement dépendante et réclamant des soins quotidiens de tous les instants. Nous l’avons entourée de tout l’amour que nous avons reçu d’elle. Nous sommes heureux d’avoir porté et partagé cette lourde charge, chacun à sa manière, en fonction de sa disponibilité et de son tempérament, l’amenant à déclarer : « Je survis grâce à mes enfants ». Quand l’énergie fuyait son corps affaibli, je lisais dans son regard parfois absent, parfois lucide, toujours « la même peur d’être abandonnée » et elle me confia un jour : « Dans une vie antérieure, nous avons dû faire beaucoup de bonnes actions ensemble pour que je te retrouve dans cette vie réincarnée en tant qu’une mère avec sa belle- fille … ». Nous avons mené Grand-Mère jusqu’au bout de son chemin de Vie, enfin libérée de ses souffrances.

Elle s’est envolée vers une autre réincarnation, pour rejoindre le Laos, l’ile de Không, son père Kou Abhay et son mari Sisavath Souvanlasy, là-bas sur la petite colline « Phou Noi » où résident les stupas des ancêtres de notre lignée familiale.

La bougie de sa vie s’est éteinte…mais sa lumière restera éternelle dans notre mémoire et dans notre cœur. Elle était le soleil autour duquel tournaient les planètes de la galaxie familiale. Avec le départ de Grand-Mère Boun Nhong, c’est un morceau de notre vie qui s’en va, c’est un pan de l’histoire de notre famille qui disparait, c’est une page de l’Histoire du Laos qui tourne…

A notre tour, nous devenons pour nos enfants, les racines de la Vie qui leur donneront des ailes, afin qu’ils puissent continuer à porter la mémoire de notre lignée et de nos ancêtres.

Bonne route Grand-Mère, nous t’aimons tant.