Poème écrit après la naissance de Manométa, avril 1990

Fleur de frangipanierMon cœur de compassion, ce nom s’inscrit dans ta destinée comme une mission. Tu es arrivée par une belle journée d’avril, quand les prunus en fleurs et les mimosas gorgés de sève éclatant de vitalité, loin, très loin de la terre de nos ancêtres, le Laos de la sérénité éternelle, ce pays brodé de lumières. Tu portes en toi le souvenir de Sithandone, « la Province des Quatre Mille Iles », où le Mékong indompté, tumultueux tombe en cascades grandioses, où le parfum des rizières se mêle aux lueurs chatoyantes du crépuscule. Tu descends d’une famille élevée dans la tradition de l’amour du pays et de morale bouddhiste.

Enfant chérie, désirée, tu as cicatrisé les blessures d’une souffrance enfouie. Tu es le symbole de la Réincarnation de la vie après la mort, la mort injuste d’une mère admirée, adorée, dont la vie fut à la fois un exemple et une leçon de courage, de sagesse et de sacrifice, à l’image de la fleur de lotus émergeant de la boue pour s’ouvrir à la lumière.

Une mère qui m’a appris à écouter, à m’identifier à la souffrance humaine, celle-là même qui fait grandir l’intelligence du cœur, l’épanouissement d’une sérénité intérieure inépuisée. Et moi, je t’apprendrai ma fille à devenir une femme de cœur et de raison, de passion et de devoir.

Harmonie tel est ton nom. Il te donnera l’équilibre de la force sous l’apparence de la fragilité, l’équilibre entre la rigueur de la science et la créativité de l’art, entre le feu de l’action et l’eau de réflexion. Petite princesse gracieuse, secrète réceptive, tu as été élevée dans un cocon de tendresse qui construira ton équilibre affectif. Forte notre amour, tu portes en toi la soif d’aimer et d’être aimée, le germe du don de soi.

Je te laisserai en héritage mon savoir et mon savoir-faire pour que tu puisses un jour te sentir concernée, impliquée dans le destin d’un peuple auquel tu appartiens par ton sang, par tes racines, par ton âme. Le peuple Lao, déchiré dans son Unité et qui réapprend la Liberté. Il n’y a pas de vraie Liberté sans la conscience morale et culturelle d’appartenir à une Nation, sans prise de conscience de sa propre responsabilité vis-à-vis de soi-même et de celle des autres.

Méta veut également dire Compassion, ce sentiment sublime plus grand que l’amour qui est le Pardon. Pardonner c’est accepter de cicatriser les humiliations qui ont forgé le sens de l’honneur et de la dignité humaine. Pardonner c’est accepter de sacrifier sur l’autel de l’orgueil les rancunes, les rancœurs qui divisent et détruisent les hommes. Le Pardon est la Réconciliation du passé avec le présent pour pouvoir construire l’avenir.

Ma fille, un jour tu deviendras femme, puis mère. Tu porteras et donneras la vie, tu perpétueras la mémoire de ton peuple à tes enfants, aux enfants de tes enfants. Je souhaite que tu puisses leur dire sereinement : « Bienvenue dans un monde que nous contribuons à faire progresser pour l’avenir des générations futures, un monde de Paix et de Justice, où la générosité triomphera sur l’égoïsme, et la solidarité sur la solitude.

Le temps efface le temps. Je pense aux cendres de ma mère qui reposent sur une terre étrangère, balayée par le vent glacial qui fait voltiger les feuilles de peupliers jaunies par l’automne : Le vent froid de l’extinction de la souffrance. Et toi ma fille, tu as ressurgi dans ma vie comme un rayon de soleil. Tu m’as réinsufflé le courage et la conviction de continuer à faire de mon existence une oeuvre utile. Je pourrai me convaincre un jour : « Non rien de rien, non je ne regrette rien ».