Récit écrit au retour de ma mission humanitaire le 11 septembre 1989.

LaosAprès quinze ans d’exil en France, ce fut une intense émotion pour moi que de retrouver ma patrie, le Laos ou le Royaume du Million d’Eléphants et du Parasol Blanc. Le Laos, mon pays de paix et de tolérance a brutalement resurgi à ma mémoire après tant d’année de silence, de souffrances ignorées, victime de cette guerre oubliée qui n’était jamais la sienne, à l’image de l’Indochine déchirée par les luttes d’influence des super puissances.

A la mémoire de ma Mère et dans le souvenir de ce que fut sa vie, la mienne sera également une mission. Dans l’avion qui m’emmenait de Paris à Bangkok, j’eus le sentiment soudain de participer entièrement au destin de mon pays : « Manola, Princesse de légende et Femme Oiseau à l’origine de mon prénom, venait de mettre ses ailes pour s’envoler vers la Terre de ses Ancêtres ».

Je quittais le cœur pincé, mes petits jumeaux de cinq ans, ces petits yeux en amande, nostalgiques de voir partir leur Maman si loin pour la première fois. Je laissais derrière moi tous les soucis de la gestion d’un cabinet médical pour vivre la plus extraordinaire aventure humaine de mon existence.

 

Bangkok, la « Cité des Anges »

Elle fut construite en 1782 par le Roi Rama I. Cette métropole m’a choqué par son paradoxe. C’est une ville où cohabitent dans la plus parfaite disharmonie l’Orient et l’Occident, le moderne et le traditionnel, la richesse et la pauvreté : De grand buildings modernes, des hôtels luxueux côtoient avec désinvolture des bidons villes de tôles ondulées, parsemées de quelques touffes de palmiers ou de bananiers. J’eus l’impression que cette métropole a grandi trop vite d’un urbanisme sauvage, avec sa pollution et ses embouteillages, mais qu’elle a su garder à chaque coin de rue le charme de ses petits marchands ambulants de soupes chinoises, de fruits exotiques ou de fleurs d’orchidées. Avec une offrande de 9 lotus blancs et 9 bâtons d’encens, j’implorais la protection des Dieux et la totale réussite de ma mission, en allant me prosterner devant le Bouddha d’Emeraude au temple de Wat Prakéo

Visite du camp Ban Vinai

Ce camp se trouve dans la province de Loei, au Nord Est de la Thaïlande, proche de la frontière laotienne. Il héberge 47000 réfugiés, en majorité des Hmong. L’histoire des Hmong est fort mal connue par manque de documents, leur civilisation étant de transmission essentiellement orale. Ils descendent selon toute vraisemblance des aborigènes de la Chine du Nord, ils ont émigré au milieu du siècle dernier vers les montagnes du Nord Laos, de la Thaïlande ou de la Birmanie. Les aspects de leur organisation sociale, leurs règles linguistiques, leur culture se rapproche beaucoup des civilisations de la Chine du Nord et du Centre.

Je fus particulièrement touchée par leur soif d’unité, leur désir de cohésion et leur sens de la discipline qui semblent être l’aspiration profonde du peuple Hmong. Ce peuple si fier a horreur de la servitude. Il a fait du Laos sa Mère Patrie. Nous appelons les Hmong les « Lao des montagnes », par opposition aux « Lao des plaines Mais comme tous les Lao, nous avons subi le même sort : Nous sommes devenus les naufragé de la liberté.

J’ai été très courtoisement accueillie par les confrères médecins Hollandais et Birmans qui avaient en charge l’hôpital au camp de Ban Vinai. Ce petit hôpital contient une quarantaine de lits, un service de consultation externe pour lequel les médecins forment les Hmong eux- mêmes aux méthodes de diagnostic et de soins, une pharmacie où le triage et le stockage des médicaments sont sous la responsabilité des réfugiés, un petit laboratoire d’analyse pouvant permettre les examens de routine. Il existe également un département des maladies contagieuses où sont isolés de nombreux enfants atteints de rubéole.

Dans le service de pédiatrie, je fus assaillie par la chaleur moite, l’odeur lourde de la sueur due à la promiscuité dans laquelle sont confinés les bébés avec leurs mamans qui les allaitent, ainsi que les autres membres de la fratrie. Pendant cette saison des pluies, beaucoup d’enfants étaient atteints de la Dengue ou Fièvre Hémorragique, transmise par les « moustiques à la queue tigrée » ainsi que nous l’appelons chez nous. Malgré une structure de soins matériellement bien organisée, j’ai ressenti une immense détresse morale à travers ces regards d’enfants, vides, vieillis avant l’âge pour avoir trop vécu, pour avoir trop souffert…Ces enfants nés dans les camps ne savent pas ce qu’est la liberté, ne connaissent pas le parfum de nos rizières, ni la beauté grandiose de nos montagnes bleutées. Victimes innocentes d’une guerre oubliée, ils appartiennent à une génération sacrifiée. Subissant très tôt la misère et la souffrance, les aînées acquièrent très jeunes le sens des responsabilités envers les plus petits. Ainsi les petites filles deviennent de véritables mamans pour leurs petits frères malades…Une touche de gaîté dans la mini-crèche de l’hôpital grâce aux dessins de « Rox et Rouky » peints sur les murs, comme une lueur d’espoir d’un avenir meilleur…qui est le retour au pays dans toute la dignité du peuple lao.

Le Mékong, fleuve de mon enfance

Nous poursuivons notre mission vers le sud, en direction de NongKhai, longeant les rives du Mékong. Ce fut pour moi un moment de bonheur intense de retrouver après tant d’années d’absence ce fleuve majestueux, témoin de l’Histoire de mon pays.

« Fleuve en larmes qui crie sa souffrance et pleure ses victimes. Tu es à la fois le symbole de l’horreur et de l’espoir. Au-delà de tes rives brumeuses ocre, se profilent les collines vert émeraude de la province de Ventiane…Et au- delà encore, c’est le LAOS….Pays de mon sang, pays de ma chair, Ton sourire légendaire s’est pétrifié devant l’oppression, D’ennemis venus d’ailleurs, Devant cette oppression qui t’écrase et qui t’étouffe. LAOS, mon pays brodé de lumière était tissé de couleurs. A présent, tu es rejeté aux fins fonds de ces terres, Chétif, orphelin et pauvre .Tu rêves de survie enfin libéré de tes chaînes, A l’abri du tonnerre des bombes ».  Au crépuscule, nous dînons à Sichiengmai, à l’ombre d’un banian séculaire. Les derniers rayons de soleil jettent leur poudroiement d’or et d’écarlate à la surface des eaux limoneuses et tourbillonnantes du fleuve en période de crue. Dans ce silence primordial, où tout est pur, où tout est neuf, j’ai longuement écouté ma petite voix intérieure qui me parla d’Eternité « Tel le phœnix, le Laos immortel renaîtra de ses cendres, mais tout son avenir dépendra du peuple lao lui-même »

Parrainage de la scolarisation des petits réfugiés laotiens à Nakhone Phanom

Notre équipe n’a pas eu l’opportunité de visiter le camp de Napho qui subissait l’effervescence du recensement de nouveaux réfugiés. Par contre, nous avons eu la chance de faire connaissance avec le groupe des douze jeunes enfants âgés de 3 à 12 ans dont notre association voudrait parrainer la scolarité. Ils avaient été confiés à une école catholique thai. Dans cet univers de tumulte, la cour de la petite école respirait la paix et la sérénité : Les jeunes écoliers habillés de différentes couleurs selon le niveau de leur classe jouaient sur les balançoires à l’ombre des tamariniers centenaires, comme préservés dans un cocon. Ces quelques enfants laotiens étaient les rares privilégiés à pouvoir bénéficier d’une scolarisation convenable, en langue thai étymologiquement très proche de la langue laotienne. La langue est le meilleur mode de transmission de pensée et par-delà même le meilleur gage de préserver le patrimoine culturel et donc l’identité d’une Nation. L’éducation est la base de tout développement humain d’un pays. L’avenir du Laos s’inscrit dans ces regards d’enfants, enfants de l’espoir, qui attendent de nous l’impossible…

Au contact de cette réalité, soudain resurgit en moi le souvenir amer d’une séparation d’avec mes parents qui m’avaient mise en France à ce même âge, justement pour assurer l’avenir de mon éducation, loin du Laos tourmenté de l’époque. Du fin fond de ma conscience résonna la voix de mes petits jumeaux, ces petits français aux yeux bridés qui, comme moi ont grandi à la frontière de deux cultures et de deux civilisations : « Dis Maman à quoi ressemble un buffle ? Comment est- ce qu’on plante le riz ? C’était comme sils me demandaient : « Dis Maman, raconte nous le Laos »…Je pris douloureusement conscience de notre déracinement dans l’exil. Par de là naquit en moi la ferme volonté de perpétuer l’héritage culturel de ma nation à travers ma propre descendance.

Visite des réfugiés illégaux

Pour la première fois dans son Histoire, le Laos connut un exode massif atteignant 10% de sa population. En Thaïlande, on recense actuellement 140 000 réfugiés laotiens dont 100 000 sont reconnus et pris en charge par le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR). Les 40 000 autres ne bénéficient d’aucun statut officiel et vivent aux dépens de rations alimentaires distribuées dans les camps à leurs compatriotes légaux. Notre mission médicale, la première équipe laotienne depuis quinze ans d’exil, a pu rendre visite aux réfugiés illégaux abandonnés de tous, et vivant disséminés le long de la frontière lao thaie. Cette population sans cesse déplacée pour des raisons de sécurité essaie de survivre tant bien que mal dans des petits villages coupés de toute civilisation. Notre pick up Toyota quitta les larges routes goudronnées pour s’engager sur des pistes de latérite rouge ocre, boueuses en cette saison des pluies, puis s’enfonça progressivement à travers des sentiers que seuls empruntent des buffles.

Le premier village, Ban Non Dong

Ce village regroupe quelques paillotes construites à la hâte dans une région de savane brousse aride éloignée de tout point d’eau. Pour survivre les réfugiés vont couper le bambou dans les forêts avoisinantes, les découpent en fines lamelles afin de les tresser en vanneries pour fabriquer des paniers à cuire le riz gluant ou des plateaux à décortiquer le riz désséché. Ils vendent ces articles au marché thai local de 10 à 20 Baths pièce ce qui équivaut à 2,5 FF et 5FF, juste de quoi acheter la ration de riz journalière pour la famille. Leurs conditions de vie très précaires ne leur permettent pas toujours de pratiquer quelque élevage que ce soit, ne serait-ce que pour assurer leur autosuffisance alimentaire.

C’est pourquoi, j’ai constaté parmi les très jeunes (entre 2 et 8 ans) une importante MALNUTRUTION principalement des carences en vitamine A, cause de troubles de la vue crépusculaire, de la mauvaise cicatrisation des blessures et des maladies de la peau. Dans une vieille paillote abandonnée, nous avons ainsi commencé notre consultation par la distribution de vitamines.

Les jeunes mamans avec leurs nouveaux nés accrochés à leur seins, s’approchèrent timidement, une par une tels de petits oiseaux sauvages que nous parvenions à apprivoiser. L’une d’elle me raconta l’histoire de son fils adoptif qu’elle prénomma « Kok » : la mère de cet enfant accoucha de jumeaux et à la suite d’une hémorragie de la délivrance intarissable, mourut des suites de couches, laissant deux orphelins fragiles et un père au comble du désespoir. Celui-ci dans sa détresse voulut jeter les deux enfants dans le bûcher d’incinération avec leur mère défunte.

Mais dans un élan de solidarité, les réfugiés du village le dissuadèrent et deux jeunes mamans se partagèrent l’adoption de chacun des frères, l’un avait le teint clair, il mourut peu de temps après sa mère, l’autre le teint foncé, c’était le petit Kok. Cette anecdote illustre bien un attachement quasi viscéral des laotiens à la cellule familiale. Malgré la misère, pour les laotiens c’est une question d’honneur que d’élever ses propres enfants, c’est pourquoi, les projets d’adoption en France devraient être envisagés comme des cas d’exception.

Le deuxième village, Ban Keang Gnang

Ce village m’a charmée par son cadre idyllique : Il était construit au bord d’un immense lac où le poisson abonde. Les paillotes cachées entre des touffes de palmiers ou de bananiers formaient au milieu de cette brousse ingrate quelques îlots de verdure. Dans ce village, les réfugiés avaient même commencé un jardin potager qu’ils furent contraints d’abandonner pour réintégrer les camps afin d’y être à nouveau recensés. Seuls vestiges visibles du potager, quelques branches de haricots verts ou de concombres grimpaient çà et là. Grâce à cet environnement relativement favorable, la population m’a paru en meilleure santé, en particulier les bébés allaités au sein sont prémunis de ce fait d’une plus grande résistance naturelle aux maladies. Cette multitude d’yeux en amande au regard si grave et soumis respirait néanmoins une certaine liberté mais pour cette population vouée à son propre sort, ce brin de liberté était très chèrement payé.

Nous terminons la consultation vers 18 heures, et il fait déjà nuit. Mon infirmière, Phounsavath et moi sommes obligées d’exciser un abcès de la cuisse d’un enfant de 6 ans à la lumière d’un néon branché sur la batterie de la voiture. Les moucherons de nuit tombent et s'agglutinent aux pansements de tulle gras. La cavité de cet abcès chronique est tellement profonde qu’elle nécessite un méchage. La guérison sera rapide pour cet organisme vierge, réceptif à tous les antibiotiques.

Le troisième village, Ban Nong Pheu

Ce village n’abrite qu’une dizaine de familles. Le jour de notre arrivée, les réfugiés commençaient à déménager pour un autre endroit plus sûr. Des quelques paillotes, il ne restait que des frêles charpentes. Le bois était brûlé sous un monticule de terre pour y être transformé en charbon qui était revendu au marché thai local pour le prix d’une ration de riz. Ils survivent dans ce pays du bout du monde, sans avenir, sans horizon, mais ils s’accrochent à cette terre natale comme à une espérance.

Là, j’ai rencontré un homme voué d’une abnégation et d’un sens du sacrifice hors du commun. Chao Sangprasith Nachampassack est descendant d’une famille princière du Sud du Laos. Il a engagé 8 ans de sa vie privée et professionnelle au service de ces populations déshéritées oubliées de tous. Il me rappelle l’image d’un banian séculaire, au feuillage touffu impénétrable à l’ombre duquel ces hommes et ces femmes viennent chercher refuge et protection. On l’appelle d’ailleurs « Gna Pho » ce qui veut dire en laotien, signifie « Notre père ».

Le prince fait partie de la race de vaillants guerriers qui accepte la vie comme une lutte et qui lutte pour un idéal et cet idéal pourrait s’appeler le Laos éternel. Durant notre séjour, j’ai maintes fois apprécié sa délicatesse de cœur à travers des gestes d’attention les plus humbles de la vie qui donnaient à sa politesse, à sa discrétion un cachet si spécial, c'est l'élégance d'une noblesse d'âme, la marque d'une lignée. Derrière cette pudeur toute laotienne se dissimule une intégrité morale incorruptible, une noblesse de cœur et d’esprit, dont seule une personne à l’écoute d’un être aussi profond peut avoir conscience. Souvent je revois en pensée ce regard de jais si intense dans lequel je pus discerner la détermination d’un idéaliste convaincu qui a su gardé le sens des réalités.

Mon séjour dans les montagnes parmi le peuple Hmong

Notre équipe accomplissait l’étape ultime de la mission, celle qui souleva en moi la plus intense des émotions, puisqu’elle se passa à l’intérieur même du Laos. Après une nuit de voyage en bus, nous atteignons enfin le pied de la montagne où nous attendaient les porteurs Hmong. Le stock de médicaments était divisé en paquets de 10 kg pour être transportables à dos d’homme. A l’heure où le soleil était au zénith, nous entamâmes l’escalade de la montagne chacun équipé d’un sac à dos contenant le strict nécessaire, la gourde d’eau bouillie, et le sac de couchage.

Très peu sportive par tempérament, je n’ai jamais pris goût à la randonnée. Il en est de même pour notre infirmière Phounsavath. Pour la première fois de notre vie, nous avons été confrontées à la dure réalité d’un environnement géographique hostile : grimper des montagnes de plus de 1000 m d’altitude, sous une chaleur torride piquées par des moustiques et des moucherons, heureusement pas de sangsues. Phounsavath est une amie de longue date, et je tiens particulièrement à lui rendre hommage pour son courage et son endurance. Devant sa corpulence, un bon nombre d’entre nous dans l’expédition a dû s’interroger « Phounsavath, y arrivera- t-elle ? « Mais dans mon fort intérieur je n’ai jamais douté d’elle, la sachant capable d’une grande opiniâtre.

Les conditions atmosphériques s’annonçaient favorables : le ciel était clair, la chaleur supportable . Il semblait que nous étions protégés par la bénédiction des Dieux. Je découvris enfin la beauté grandiose du pays lao : les cimes bleutées de ces montagnes si proches de la pureté éternelle, s’accrochaient aux nuages. La forêt d’un vert jade si dense semblait receler une faune et une flore au mystère impénétrable. La montagne est à l’image du monde dans lequel nous vivons, c’est un équilibre entre le yin et le yang, l’équilibre entre deux forces en perpétuel mouvement, à la fois antagonistes et complémentaires ; la montagne n’existe que par rapport à la plaine, le ciel par rapport à la terre, l’eau par rapport au feu.

L’Homme à cause de sa soif de domination et de puissance n’a pas compris la relativité des choses, la fragilité de cet équilibre dont la nature est un exemple parfait et solennel. Dans ces montagnes, j’ai appris à vivre en harmonie avec l’environnement cosmique, j’ai découvert le goût de l’effort et du sur effort, j’ai testé mon endurance physique et morale, jusqu’où j’étais capable d’aller, et j’ai savouré la victoire sur moi-même, comme un défi.

Malgré tout je me suis sentie si humble face au courage, au sens du sacrifice et à l’endurance silencieuse de nos porteurs Hmong. Ils étaient pleins d’attention pour nous. Chacun d’eux portait 10 à 20 kg sur le dos sans jamais se plaindre tandis que nous avions tant de mal à supporter notre propre poids. Chaque jour, ils grimpent et descendent les sentiers tortueux de ces montagnes pour aller chercher le riz en contre bas, tel un défilé d’inlassables fourmis. Les plus chanceux utilisent des ânes efflanqués l’échine déchiquetée par des charges trop lourdes. Après une journée de marche harassante, nous faisons halte pour la nuit dans un hameau abandonné. Quelques paillotes cachées au fond d’une clairière autour de laquelle les paysans de la région avaient fait pousser le riz sur rail. Le crépuscule finissait de jeter ses derniers rayons chatoyants d’or et de lumière sur cette minuscule parcelle du Laos où tout n’était pas pour le mieux dans ce qui pourrait être le meilleur des mondes. Les paysans avaient allumé un feu de camp pour chasser les moustiques, ils nous attendaient avec du riz gluant encore tout chaud, enveloppé dans des feuilles de bananiers. Notre premier repas en brousse se limitait à du porc séché, des sardines à la tomate, le tout accompagné d’une sauce pimentée et de sel. Nous étions exténués, affamés, et ce dîner sous la lumière pâle des lampes de poches avait le goût inédit de l’aventure. Chacun regagna son sac de couchage et son moustiquaire. Bien que suffocant sous la fumée du feu du camp, la fatigue, les courbatures eurent raison de nous et nous plongèrent rapidement dans un profond sommeil.

Le lendemain, 17 août, jour de la pleine lune de l’entrée dans le Carême Bouddhique l’expédition reprit la marche très tôt vers 4 heures d matin. L’escorte s’achemina à travers les hautes herbes encore mouillées par la rosée de l’aube sous la lumière des torches qui scintillaient dans la nuit sombre comme des vers luisants. La lueur blafarde de la lune, voilée par les traînées blanchâtre de la brume avait quelque chose de mystique et de terrifiant à la fois. Dans le silence de la nuit, toute la vie de la forêt paraissait amplifiée, j’étais à l’écoute du concert des reinettes et des crapauds, du roucoulement des derniers hiboux. Peu à peu la nuit s’estompa devant les premières lumières de l’aube : le dieu Sourya illumina de sa lueur chatoyante les perles de rosée qui ruisselaient le long des bambous comme des colliers de diamants.

La symphonie des grillons et des perdrix de la forêt fit revivre cette montagne vierge, mystérieuse par son immensité. Au contact de cette nature intacte, exubérante je découvris le silence du gigantisme et de l’éternité. Je ressentis avec un réalisme aiguisé combien j’aimais ce pays qui m’avait vu naître et combien j’étais saisie d’un immense désir de l’aider et de le voir renaître.

Dans l’exil, j’ai aimé mon pays comme on idéalise un souvenir à travers sa mémoire d’enfant ou l’héritage de son éducation. Mais pour la première fois de ma vie, face à la réalité j’ai su chérir mon pays. Chérir son pays c’est être jaloux de son patrimoine national, de ses richesses naturelles. Chérir son pays, c’est aussi savoir le défendre. Vers 8 heures du matin, nous déjeunons au bord d’un torrent de montagne, l’eau était fraîche, cristalline, pure comme la source qui lui a donné naissance. Les porteurs Hmong avaient fait bouillir l’eau dans des troncs de bambous, ils en coupèrent d’autres dans le sens de la longueur : c’était des bols de soupes improvisés dans lesquels je pris plaisir d’ébouillanter les pâtes desséchées, ces fameuses « soupes rapides » vendues dans le commerce. Après un bain tonifiant dans le ruisseau, l’équipée reprit la route qui se devinait longue et rude.

Moins résistantes que les hommes, Phounsavath et moi nous nous arrêtions souvent en cours de route pour épancher notre soif ou grignoter quelques tranches de concombres sauvage avec du sel. Nous traversâmes monts et vallées, des bananeraies s’accrochant au flanc des montagnes, parsemés de champ de maïs jaunis par le soleil.

Après des heures et des heures de marche, l’expédition touchait enfin son but. Les pieds meurtris par les ampoules, les crampes au mollet, cette dernière portion de forêt de bambous me paraissait interminable. J’ai cru à plusieurs reprises que Phounsavath allait abandonner, elle était parfois au bord des larmes, son visage crispé par la douleur et la fatigue « Allez, courage » lui dis-je. Grimper encore une dernière escarpe glissante par cette saison des pluies, et nous y sommes. Nous étions trois dans le peloton de queue….Les autres étaient arrivés, bien deux heures avant nous, ils avaient pris leur douche, ils étaient bien propres, bien frais. Je me sentis sale dans ce jogging boueux et moite de sueurs.

Mais nous étions attendus par un comité d’accueil extraordinaire par sa chaleur humaine. Toute la population du campement, informée depuis une semaine de notre visite avait accouru à notre rencontre. J’eus le sentiment que notre mission pionnière leur apportait un formidable souffle d’espoir, un rayon de soleil parmi tant de solitude et d’isolement. On nous offrit un verre de thé chaud, parfumé aux racines de plantes médicinales de la forêt, de la main droite tendue avec la paume de la main gauche sous le coude en signe de respect. Je croisais le regard mouillé d’émotion de ces hommes qui ont sacrifié leurs femmes, leurs enfants pour libérer le Laos de ses oppresseurs communistes. Mon cœur se serra d’émotion devant le drapeau national frappé de l’Eléphant Tricéphale et du Parasol Blanc. Je savourais ce thé chaud, désaltérant, avec un immense sentiment de victoire et du devoir accompli. Une voix murmurait au plus profond de mon être : « ça y est, nous venons de fouler le sol national, nous avons gagné ». Ce campement rassemblait quelques paillotes, il était construit près d’une rivière. L’eau était recueillie par des canalisations de bambous puis collectée dans un énorme tronc d’arbre évidé ou dans un bassin naturel creusé dans la roche. On y accédait par des arpents abrupts grâce à des escaliers taillés dans la terre glaireuse soutenue par des tronçons de jeune bambou. Il y avait même une latrine rudimentaire mais propre. C’est le critère essentiel de la prévention contre la propagation des diarrhées infectieuses.

Les réfugiés Hmong avaient même bâti en toute hâte, sous la pluie une petite infirmerie de 6 lits pour saluer notre arrivée. Une jeune femme Hmong qui s’appelle MA VUE, a sacrifié sa jeunesse, sa beauté, son avenir, pour servir son peuple. Depuis 3 ans, elle vit dans cet environnement hostile, seule parmi ce monde d’hommes et partageant leur rude existence. Je ne sais pas ce que son prénom signifie en langage Hmong, mais dans mon fort intérieur je l’ai baptisée « Fleur de la Montagne », petite fleur discrète, elle avait le visage lisse et satiné comme un pétale de frangipanier, si secrète dans tant de douceur et de détermination.

Le lendemain de notre arrivée, nous commençons à ranger la pharmacie et je formais Ma Vue au classement des principaux antibiotiques et lui enseignais leurs principales indications. Le stock contenait beaucoup d’antibiotiques proches de leur date de péremption, faute d’eau stérilisée pour préparations des ampoules injectables. Nous avions recruté un groupe de 12 élèves. Phounsavath leur faisait la démonstration des principaux gestes de secourisme, des gestes qui sauvent une vie en situation d’isolement, tandis que je leur enseignais les principales conduites à tenir devant les situations médicales d’urgence : Paludisme pernicieux, diarrhée sanglante, morsures de serpents. Je fus frappé par leur capacité d’absorption de la médecine pratique malgré un bagage théorique très rudimentaire. Devant leur soif d’apprendre et de progresser, je fus frustrée de n’avoir pu donner davantage en un laps de temps si court. Pour construire un pays, il faut d’abord construire les bases humaines, et c’est une œuvre de très longue haleine qui peut s’étaler sur plusieurs générations.

En fin d’après-midi, je recevais un appel radio m’informant qu’un jeune homme de 21 ans, fébrile depuis plusieurs semaines, venait de tomber dans le coma après avoir absorbé quelques morceaux de concombres frais. Le diagnostic d’accès pernicieux palustre me parut le plus probable devant le contexte et les circonstances de survenue. Le malade en question habitait sur une autre montagne à une journée de marche de notre campement. Ne l’ayant pas examiné je n’avais donc aucune certitude. Je me précipitai de suite vers la pharmacie à la recherche de la quinine injectable dont nous avions fait une importante provision. Phounsavath me répondit : « je suis désolée, mais la quinine n’est pas encore arrivée ». Je blêmis de rage et de frustration : avoir fait tout ce voyage depuis la France jusqu’au Laos pour voir une vie vous filer entre les mains alors que notre mission s’était tellement préparée à cette éventualité dans la sélection des médicaments. Non c’était trop injuste.

Une torture pour ma conscience professionnelle…Ne m’avouant pas vaincue, je fouillais encore dans les cartons de médicaments, et je découvris une minuscule boite de quinine injectable, rescapée par je ne sais quel miracle, écrasée sous les flacons d’antibiotiques. Elles ne contenaient que 6 ampoules sur 10. Je remis donc 3 ampoules avec 500 ml de sérum au porteur Hmong qui avait marché toute la nuit pour venir jusqu’à notre campement. Cette nuit -là je ne pus fermer l’œil, tourmentée par le cas de ce malade. Pour la première fois dans ma vie de médecin, je fus assaillie par un sentiment d’impuissance et de révolte. Dans le silence de la nuit, je me surpris à me poser cette étrange question : « Mais pourquoi donc me suis-je engagée dans cette action humanitaire envers mes compatriotes ?"

La voix de la conscience me répondit : « je me suis engagée dans cette mission par esprit de justice, par le devoir envers mon peuple qui se bat en silence pour reconquérir sa dignité et sa liberté. Mais la justice du Karma n’a rien à voir avec la justice des Hommes. Je priai intérieurement que le Karma de ce jeune homme atteint de paludisme lui soit clément. Ces pauvres gens n’ont rien, ils ont tout sacrifié, et pourtant ils nous ont tout partagé: les riches donnent, les pauvres partagent. Par contre j’ai été gâtée par la vie, j’ai eu la chance d’avoir fait des études supérieures, c’est moi qui leur dois tout… PAS EUX. Je réalisais que j’avais une dette envers mon pays, et je me sentis soudain si humble face à la bravoure et au sacrifice de ces combattants pour la liberté. Au contact de cette immense souffrance, l’Humanité prit pour moi une autre dimension.

Le lendemain un message radio fut lancé pour nous enquérir des nouvelles du jeune malade. On me répondit que la perfusion avait été posée et qu’il avait repris connaissance. Je poussai un soupir de soulagement : trois minuscules ampoules de quinine venaient de lui sauver la vie… Dans les missions d’Aide Humanitaire, on fait tellement avec si peu, les conditions d’exercice sont difficiles voir héroïques, parfois il faut savoir se contenter du minimum et ravaler l’amertume de sa frustration.

Notre rythme de vie dans ces montagnes du bout du monde était calqué sur le rythme circadien du soleil. Vers 6 heures du matin nous étions levés avec les premiers rayons de l’aube grâce au chant du coq, que quinze d’ans d’exil avait fini par effacer de ma mémoire. Nous dînions vers 16 heures au crépuscule, et à partir de 18 heures l’ensemble du campement était plongé dans une nuit d’encre, terrifiante par son mystère et son silence. Notre équipe échangeait ses premières impressions autour du feu du camp, cette veillée resserra davantage nos liens de complicité et de solidarité face à l’adversité. Dans le silence de la nuit, la vie secrète de la forêt resurgit : au loin le croassement des crapauds buffles alternait avec le chant des reinettes, ces étranges criquets de nuit dont le cri ressemble au claironnement des trompettes annonçaient le martèlement régulier, imperturbable des oiseaux marteaux piqueurs.

La vie dans ce camp était simple mais rude. Nous étions coupés du reste du monde, le réseau de communication précaire accentuait ce sentiment de solitude et d’isolement. Il fallait 3 jours pour obtenir du sucre ou du café qui remontait avec la navette du riz. Les jeunes porteurs nous les apportèrent un soir alors que nous discutions au coin du feu. A les voir revenir exténués et en sueur me coupa complètement l’envie de siroter du café, ce luxe matérialiste de nos sociétés occidentales qui a conditionné notre habitude. Mais les réfugiés nous apportaient le café avec tant de dévouement et de sourire que j’avais presque l’impression d’abuser d’eux, tandis que pour eux c’était un point d’honneur et une marque de confiance que de pouvoir nous servir. Le repas était frugal, peu diversifié, à midi c’était la soupe de bambou, au dîner c’était les sautés de pousses de bambous!

Il était exceptionnel d’avoir de la viande, et pourtant Ma Vue faisait des prouesses culinaires pour nous satisfaire : elle avait fait sécher de la viande au-dessus du feu de bois qu’on appelle la viande boucanée. J’ai trouvé cela délicieux, mais quelques jours avant notre départ, elle m’avait confié timidement que c’était de la viande de singe!

Les Hmong étaient aussi d’excellents pêcheurs. Les rivières de nos montagnes abondent en poissons frétillants de la fraîcheur dans cette eau rocheuse non polluée. Ils étaient assaisonnés avec la saumure laotienne et aux piments qui donnent tant de goût aux plats. Malgré leur dénuement ils faisaient leur maximum pour satisfaire notre confort durant notre bref séjour. Pour les Hmong c’étaient une question d’honneur. A partir du mois de novembre, ce sera la première récolte du riz sur rail.

« LE RIZ DE LA LIBERTÉ »susceptible de donner à cette population montagnarde une auto suffisance alimentaire.

Afin d’améliorer l'état nutritionnel de la population Hmong, notre association a laissé un petit budget pour acheter des graines de choux chinois, de salades, de liserons d’eau et d’échalotes. Ce sont des microprojets d’auto-suffisance alimentaire mis à l’essai sur le terrain. Ces graines doivent être semées à la saison des pluies. Si ces plantations se révèlent rentables, notre association a déjà laissé une subvention pour entamer des bassins de piscicultures à partir du mois de décembre. Ceux-ci seront rapidement productifs dans ces régions de rivières et de montagnes. Les alevins sont vendus à très bon marché et les poissons se reproduisent rapidement, en particulier une espèce que nous appelons le « Pa Ninh » ou « Tilapa » dont la chair est riche en protéines. Quand je pense que 1 F vaut 4 baths, même un crédit modeste est susceptible de résoudre des problèmes concrets de survie quotidienne.

Ces réfugiés tellement endurants à la privation savent se satisfaire du minimum. L’aide financière substantielle que nous avons déposé leur permettra au moins d’avoir une alimentation plus diversifiée donc plus équilibrée. Pour la première fois dans ma vie de médecin, dans ma vie de femme, j’ai éprouvé le sentiment d’avoir été réellement UTILE. Selon la conception bouddhiste, nous avions semé la charité pour récolter la reconnaissance. La gratitude s’inscrit dans la mémoire d’un être humain quand une aide vient le sauver au plus profond de sa détresse. Mais devant l’immensité des besoins dans tous les domaines médical, éducatif, alimentaire, j’ai ressenti l’insatisfaction de n’avoir pu donner davantage.

L’avant-veille de notre départ, les réfugiés Hmong nous ont offert une cérémonie du Baci dans la pure tradition lao. Ils avaient découpé un tronc de bananier en plusieurs niveaux à la manière d’un gâteau d’anniversaire, ils l’ont ensuite décoré avec quelques fleurs de la forêt et des baies rouges des sous-bois. Le matin, ils ont sacrifié un cochon de lait ramené d’un autre village situé à 2 jours de marche de là. Selon la tradition lao, la cérémonie du Baci est donnée en l’honneur des amis qui viennent de loin ou qui repartent pour un long voyage. Elle ramène au foyer les âmes égarées. Après une prière psalmodiée en langue Hmong par le vétéran du village, chacun voulait nous témoigner sa reconnaissance en nouant autour de nos poignets des fils de coton blanc. Ces fils contenaient un message d’espoir et d’amour.

Le vœu d’un de mes élèves m’a particulièrement émue par sa sincérité et l’intensité de sa foi en nous, laotiens exilés en Occident : « Docteur, vous êtes pour nous à la fois comme notre mère et notre père. N’oubliez pas qu’ici au Laos, vous avez des orphelins qui continueront à vous attendre ». Je maîtrisais mal des larmes d’émotion face à la douloureuse confrontation à mon propre destin parce que j’étais, moi aussi, un orphelin du pays. Le Laos est ma patrie, ma mère naturelle par le sang, tandis que la France, Terre d’asile, Terre de liberté, est devenue dans l’exil ma mère nourricière. Devant un verre d’alcool de maïs, chacun de nous prêtait serment de rester solidaire malgré l’éloignement et l’adversité.

Ainsi s’achève la plus belle aventure humaine de ma vie … Sept jours à jamais gravés dans ma mémoire. Sept jours durant lesquels j’ai côtoyé des personnages d’une qualité de cœur exceptionnelle par leur abnégation et leur sens du sacrifice qui ont tissé entre eux une immense solidarité. Notre mission entama la descente de la montagne après des adieux émouvants à nos amis, sous un ciel gris et une pluie fine. Les sentiers étaient glissants et boueux. Le chemin du retour nous semblait moins pénible qu’à l’aller grâce à l’impression du déjà-vu.

Nous faisons halte pour la nuit dans un village où on élève des ânes de montagne. C’était l’occasion pour notre équipe d’ouvrir une consultation pour la population de ce hameau perdu entre les collines, situé à plus de 1000 m d’altitude. Le climat y était rigoureux comme en France en automne.

Là encore, j’ai rencontré des problèmes de malnutrition encore plus sévères que chez les lao des plaines : carences vitaminiques multiples responsables de scorbut, gingivites et stomatites infectées, des débuts de polynévrites par carences en vitamine B, ou encore des troubles de la vue. Les enfants en particulier sont pâles, anémiques, de petite taille par rapport à leur âge réel. Cette consultation m’offrit l’occasion d’enseigner sur le tas la pratique de la médecine à quelque- uns de mes élèves qui nous avaient accompagnées. Je fus aussi frappée par le nombre important de calculs urinaires liés probablement à la consommation d’eau très calcaire. L’eau descendait de la montagne dans des canalisations de bambous. Elles n’étaient pas toujours bouillie correctement, d’où la fréquence des diarrhées sanglantes.

Je fus témoin d’un accès palustre chez un jeune hmong, frissonnant jusqu’à faire vibrer son lit de lattes. Phounsavath lui donna du Fansidar. Au comble de notre surprise il ne prit pas la médication mais exécuta une séance d’exorcisme pour expulser de son corps les esprits malveillants de la forêt. Devant un autel, on alluma des chandelles, le malade en question avait les yeux bandés par un foulard rouge, les poignets et les chevilles enchaînés dans des bracelets de clochettes. Sous le rythme régulier du gong, il entra en transe, tapant avec véhémence des pieds, agitant frénétiquement ses poignets sous le cliquetis des clochettes. Il invoqua les esprits par des incantations allant crescendo dans leur tonalité et leur violence. Le mystère de ce culte animiste me donnait froid au dos.

Dans l’isolement de ces montagnes, le peuple Hmong a besoin d’union, de communion avec ce qui l’entoure, que ce soit avec l’univers, le clan ou les esprits. Ces esprits se cachent partout, dans l’eau, les rochers, les arbres, les plantes. Le culte animiste des Hmong est né de la crainte de la solitude et d’un besoin de sécurité. Ce peuple fait appel aux forces de la nature innombrables et mystérieuses, il désire se confondre à l’univers qui fait partie intégrante de lui-même. Néanmoins cette séance d’exorcisme eut un effet psychologique de sédation sur le malade en question qui m’a paru complètement abruti, tout à fait déconnecté du monde réel. Je ne pense pas qu’elle l’ait guéri de sa crise de paludisme. Ma structure mentale cartésienne a du mal à saisir les effets thérapeutiques véritables du culte des esprits.

Nous dînons agglutinés par le froid autour du feu de camp qui réchauffait la chaumière toute entière. Au-dessus de l’âtre pendaient les osselets d’une main de singe, la tête d’un toucan, la tête d’un cerf, autant de trophées de chasse des villageois. On nous offrit ce qu’il y avait de meilleur c’est à dire un poulet cuit au sel et aux herbes médicinales de la forêt. La chair était succulente, ferme et sucrée, différente des poulets aux hormones des super- marchés. Au dehors, le mugissement du vent annonçait l’orage. Le déchaînement de la nature souleva en moi une telle appréhension au milieu de cette nuit noire, terrifiante par son silence pesant. Je priai que les conditions climatiques fussent clémentes demain pour la poursuite de notre retour. Avant de reprendre la route, notre équipe remis aux villageois des vêtements, des chaussures en caoutchouc fort pratiques en terrain boueux contre les sangsues et contre les ronces en période sèche. La mort dans l’âme, Phounsavath et moi nous nous séparons de Ma Vue, la petite Fleur de la Montagne, une étoile de pureté dans ces montagnes hostiles, qui mène solitaire, son combat pour la liberté de son peuple. Elle nous écrira plus tard, dès notre retour de France : « Votre visite a été pour moi une étincelle de bonheur et de bonne humeur, j’aurais tellement désiré avoir une autre femme avec moi pour échanger des idées ou demander des conseils ». L’abnégation de la petite Fleur de la Montagne ne me permettait plus de renoncer à ma détermination de poursuivre coûte que coûte les missions d’aide humanitaire pour mes compatriotes en détresse.

Nous poursuivons ainsi notre route sous le crépitement de la pluie à travers la forêt de bambous. Progressivement le soleil réchauffa la froide humidité de nos vêtements, la chaleur torride du zénith nous permis même de nous baigner dans les torrents limpides de fraîcheur. Nous traversions ces cours d’eau impétueux soit à gué soit sur d’énormes troncs d’arbres qui faisaient le pont entre les deux rives. Notre expédition atteignit le territoire thai au crépuscule. Je retrouvai les rizières verdoyantes à perte de vue miroitant sous les dernières lueurs du crépuscule. Les maisons sur pilotis étaient pelotonnées entre les touffes de palmiers ou de bananiers. Il y avait même des fleurs au balcon des fenêtres, les buffles se vautraient paresseusement dans les étangs de lotus. De ce côté de la frontière, tout respirait la paix, la sérénité, la sécurité. Je me dis en moi même : « J’aimerais tellement que mon pays connaisse le même essor un jour. Je ne veux pas que le Laos soit le moins pauvre des pauvres, mais je désire qu’il devienne réellement prospère, qu’il vive en paix, en harmonie avec lui- même.

Au plus profond de mon être, je refoulais mal la nostalgie de ces montagnes dans lesquelles j’avais laissé des êtres d’une qualité morale exceptionnelle. J’avais du mal à détacher mon regard de ces crêtes bleutées au sommet desquelles j’avais accroché l’espoir de liberté pour le pays lao. La séparation d’avec ses êtres aimés le temps d’une mission fut une véritable déchirure pour moi. Après tant de solitude et d’isolement, même le bruit du moteur de la voiture me parut insolite. Il nous fallait à présent affronter le stress du retour à la civilisation matérialiste, la pollution des grandes métropoles.

A Oudone, notre équipe se sépara du Prince. Nous prenons ensemble notre petit déjeuner dans une boutique de soupes chinoises à côté de l’hôtel. Je savourais ces derniers instants …. J’eus souhaité qu’ils fussent interminables. La séparation est une souffrance. Je devinais la même déchirure chez le Prince, qui nous murmura avant de héler le cyclo pousse : « Partir c’est comme mourir un peu ». Au moment de nous séparer, j’ai levé mes yeux vers lui, et dans son regard mouillé d’émotion, j’ai lu l’illumination de l’espoir. Il semblait me dire « Ne nous oubliez pas, transmettez aux laotiens de France le témoignage de la souffrance de leur peuple ». Notre mission, la première mission médicale laotienne, a insufflé au Prince le courage de poursuivre son combat pour un idéal, qui continuera à s’appeler LAOS …OUBLIER !…Mais comment oublier ces orphelins du pays qui ont une telle foi en nous et qui espèrent de nous l’impossible. Les idéalistes sont ces « fous merveilleux » qui aiment à chaque instant, intensément et qui vivent leur vie comme une mission …. Je fais peut être partie de ceux-là. Au moment où je verrai défiler le film de ma vie, je voudrais pouvoir me dire : « Non, je ne regrette rien, ma vie a été une mission réussie »

Paris, le 11 septembre 1989. Récit de ma mission humanitaire en août 1989